Lettre ouverte aux élus de St Martin d’Hères

Par Philipe Robin, association Pas à Pas

Jeudi 10 mars 2005, , 95 visites

Monsieur le premier Magistrat de la ville, Mesdames et Messieurs les élus de St Martin d’Hères, vous souhaitez vous engager dans le débat à propos du centenaire de la loi de 1905, à travers une conférence qui aura lieu le 15 mars 2005, un an jour pour jour sur la loi du 15 mars 2004. La manière dont vous nous proposez d’aborder ce thème (la laïcité et son histoire) nous parait trop lourde de sens pour la passer sous silence.

Ce qui est regrettable, c’est de parler de laïcité à travers le seul prisme du foulard. Les logiques politiciennes voudraient nous pousser dans ce sens comme elles l’ont fait pour la commission Stasi. Avec le recul, on mesure mieux à quel point les travaux de la commission, loin d’être une avancée dans la nécessaire réflexion sur la laïcité, n’ont été qu’un paravent pour préparer l’opinion à une loi. Le bilan que l’on peut en dresser est largement négatif. Bien sûr, nombre des rappels historiques sont pertinents et la référence aux « accommodements raisonnables » qui ont marqué l’histoire de la laïcité en France ne sont pas inutiles. Mais la commission n’en tire aucune leçon pour aujourd’hui. Il faut d’abord s’interroger sur les raisons qui ont fait que nombre de membres de la commission hostiles à la loi, s’y sont finalement ralliés. Passons sur les pressions « amicales » que subirent le dernier jour les membres hésitants de la commission et on accepta un ou deux amendements sans grande conséquence pour obtenir leur accord sur la loi. D’autre part, Jean Baubérot raconte, comment « il apparaissait bien difficile de s’opposer sans avoir l’air d’un horrible mec tolérant une situation inacceptable de soumission des femmes. » L’hypocrisie de cet appel à l’égalité des sexes apparaît avec éclat dans les conclusions mêmes de la commission : si ce principe fondamental de la République est violé par le port du foulard, pourquoi ne pas étendre son interdiction à l’enseignement privé sous contrat avec l’Etat ? La soudaine sollicitude des politiques à l’égard des femmes ne concerne jamais que les femmes musulmanes. La loi sur le foulard sera votée par un parlement composé à près de 90% d’hommes, dans une République où le fossé entre les salaires des hommes et des femmes demeure, et où le sexisme dans la publicité s’affiche tous les jours.

Plus décisif pour comprendre le retournement de certains membres de la commission, le témoignage du sociologue Alain Touraine, de longue date hostile à toute mesure coercitive contre le foulard et qui s’est rallié à la (presque) unanimité de la commission Stasi. Il s’en explique ainsi : « Et moi, qui ai constamment dans le passé défendu les jeunes femmes voilées, je veux faire comprendre pourquoi, en signant le rapport de la commission Stasi, j’ai gardé les mêmes idées. (…) Mais, pour prendre position dans une situation concrète, il faut ajouter que nous sommes confrontés à la montée d’un islamisme radical qui attaque ce que j’ai défini comme le noyau de la modernité et qui me semble tout à fait éloigné des projets de beaucoup de femmes voilées. » Et il ajoute : « Je fais l’hypothèse que la loi peut arrêter les mouvements islamistes qui veulent porter atteinte à l’organisation scolaire et hospitalière, mais qu’elle conduira à plus de souplesse, et non à plus de répression, face aux signes personnels d’une foi ou même d’une appartenance . » (Extrait de « Les faux-semblants de la commission Stasi » par Alain Gresh).

Les courants laïcs sont aujourd’hui pluriel et parfois radicalement opposés. Il n’est pas anodin que la mairie de SMH prenne part au débat (non contradictoire, il faut le dire) pour perpétuer une certaine vision de la laïcité : la plus radicale, celle qui exclu. Parler de laïcité ne se résume pas à parler du voile, et combattre le voile n’équivaut pas à la défense de la laïcité comme certains courants voudraient le faire croire. L’intervenant choisi pour cette rencontre, au delà de ces compétences d’historien, s’inscrit dans un mouvement ultra laïque fondamentalement opposé au voile. Peut être est-ce ce genre de discours que les communistes aiment entendrent, mais nous ne sommes pas tous communistes. Le combat contre la pensée unique et pour la liberté de conscience, c’est-à-dire la pluralité de choix me pousse à vous rappeler qu’il existe aussi d’autre pensées laïques plus respectueuses de l’esprit de la laïcité que celle de Guylain Chevrier et de l’ufal (Union des Familles Laïques), qui soit dit en passant qualifie le voile de foulard islamiste, terme polémique et attentatoire à la dignité du croyant ordinaire qualifié finalement d’ennemi de la république. Il faut notamment écouter Michel Morineau, ancien secrétaire de la ligue de l’enseignement, ou d’autres spécialistes de la compréhension et de la réflexion sur la laïcité nous parler de cette histoire et de ces mouvements.

« Pour ceux-ci, ce débat a fourni l’occasion de revisiter les textes qui définissent la laïcité, et de revenir à cette définition. La laïcité y apparaît fondamentalement comme une disposition juridique, destinée à assurer l’indépendance de l’Etat par rapport au religieux et à assurer la liberté religieuse. Les maîtres mots de la laïcité sont séparation, coexistence, neutralité. La laïcité est ainsi une liberté publique, qui se définit par une sorte d’ "agnosticisme institutionnel" (Paul Ricoeur). Au-delà de cette stricte définition, l’enjeu est celui de la conception d’une société civile laïque comme espace de confrontation réglée. Comment gérer le pluralisme des convictions et des croyances dans une même société ? La solution laïque revient à formuler la réponse en termes de pluralisme, de liberté et de neutralité de l’Etat.

L’essentialisme laïque, lui, veut aller plus loin et proposer un cadre unitaire d’intégration des individus, qui laisse peu de place au pluralisme. Au regard d’une analyse dans ces termes et dans cette nature, le modèle français, c’est un libéralisme communautaire. On est libéraux, c’est-à-dire formalistes, individualistes, universalistes à l’égard de tout ce qui pourrait être des communautés sur le sol national, de ce qui pourrait faire refaire du communautarisme. Il n’y a que l’individu qui compte, on met l’accent sur les libertés individuelles, mais c’est un libéralisme communautaire, puisqu’au niveau national, en revanche, on refait communauté au niveau républicain, et la république est la communauté de référence, d’une certaine manière. D’où, d’ailleurs, le double registre d’argumentation que l’on voit mobilisé en permanence dans ces débats, une argumentation sur les libertés individuelles, une argumentation sur les valeurs collectives.
Ce qui menace aujourd’hui la laïcité, c’est tantôt l’atteinte aux libertés individuelles, tantôt l’atteinte aux valeurs collectives, avec parfois une rhétorique qui consiste à passer de l’un à l’autre sans que le lien soit établi. Dans ces perspectives, la laïcité française a quelque chose d’une chauve-souris. Je vous rappelle la phrase de La Fontaine : « Je suis oiseau, voyez mes ailes, je suis souris, vive les rats ! »
Paradoxalement, alors même que l’essentialisme laïque ne cesse de dénoncer les dérives du communautarisme, il verse dans ce qu’on pourrait appeler un communautarisme national-républicain. » (Extrait de « Le renouveau de la question laïque et les principaux courants laïques aujourd’hui » par Joël Roman)

Il est doublement important pour St Martin d’Hères de se demander les conséquences des discours qui, loin d’être neutre en terme de laïcité, ne construisent et n’améliorent pas le vivre ensemble. Les conséquences sur les citoyens martinérois musulmans et non musulmans sont réelles. Quand, dans certaines écoles de St Martin d’Hères, on exclue des femmes musulmanes des accompagnements scolaires sur simple décision d’un inspecteur de circonscription, quand le dialogue tend vers l’amalgame et que la vision de l’autre relève du fantasme, il serait de bon ton de se poser les vraies questions : le désordre social vient-il du foulard ? Que fait la mairie en terme de politique de la ville et des quartiers ? Quid du chômage, de la discrimination, des violences et des économies parallèles ? Et ces jeunes soupçonnés ou maltraités par les « forces de l’ordre » pour seul prétexte qu’ils sont maghrébins ?

Si ce rendez-vous avait vraiment pour objectif de mettre en avant la laïcité, la présence des musulmans en France, si on avait réellement développé un espace de rencontre, cela pourrait être intéressant. Mais il n’y a pas de débat : on est simplement là pour promouvoir le point de vue officiel, et promouvoir le regard orientaliste que la société porte sur les « femmes arabes ».

La laïcité a été réduite à la question du foulard. Enlever le foulard s’est prouver son allégeance aux principes Républicains, à la France. La position que l’on a sur le port du foulard détermine à lui tout seul si l’on est « intégré », si l’on est un « bon français ». On nous confesse, par cette attitude, que quelque part nous ne sommes pas réellement considérés comme des Français. On assiste à un semblant de débats contradictoires, où se rencontrent ceux qui affirment que le foulard relève de l’Islam et de la pratique religieuse, et ceux qui y voit un symbole intégriste. Pour eux l’accepter aujourd’hui, c’est accepter à terme la fin de la France, de la République et de la démocratie.
Définir la laïcité autour du foulard, c’est simplement vouloir empêcher que les véritables questions sociétales deviennent une priorité. Maintenir les individus dans la peur de l’intégrisme, permet de justifier le déficit démocratique qui se développe en France. Il s’opère en France une espèce de dictature des consciences.
Efforçons-nous seulement, de ne pas oublier, que maintenir les individus dans le giron de la peur, relève des dictatures et non pas des états de droit.

La laïcité a été au centre du débat politique en France depuis de longs mois. Ces polémiques ont peu à voir avec le centenaire de la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat, mais elles ont permis de poser plusieurs questions fondamentales : l’islam est-il compatible avec les lois françaises ? Cette religion peut-elle trouver sa place, au même titre que les autres, dans l’espace commun ? Les musulmans peuvent-ils devenir des citoyens comme les autres ?

Mesdames et messieurs les élus les vraies questions sont toujours à poser…