II/ Les fondements de la jurisprudence islamique (usûl al-fiqh) (partie 1)

Tariq Ramadan/Présence Musulmane

Mercredi 28 février 2007, , 583 visites

La science d’usûl al-fiqh est très élaborée et très complexe, car elle est à la fois une méthodologie des interprétations linguistique, religieuse et juridique des sources et, en elle-même, un large cadre normatif constitué d’une compilation synthétique de prescriptions générales, dont la fonction est de diriger l’application de l’ijtihâd aussi bien en théorie qu’en pratique. Il faut une vaste connaissance et une profonde compréhension du Coran, de la Sunna et de la langue arabe, ne serait-ce que pour saisir le sens et la portée des concepts employés dans son élaboration.

C’est cet ensemble que l’individu doit maîtriser pour être considéré comme mujtahid, c’est-à-dire une personne capable de pratiquer un ijtihâd absolu (mutlaq) ou restreint (muqayyad), afin de prononcer des avis ou des décisions juridiques (fatâwâ) [1] . Il n’est pas possible, dans les limites de cette étude, d’aller très loin dans l’analyse des différents domaines de usûl al-fiqh. Toutefois, nous devons présenter quelques-unes des prescriptions générales de cette science fondamentale et y réfléchir, afin d’ébaucher une toile de fond sur la base de laquelle il sera possible, ensuite, de penser notre situation en Europe. Se rappeler ces prescriptions est de première importance – à plus forte raison dans une société occidentale –, puisque celles-ci déterminent le cadre au sein duquel les musulmans peuvent formuler des décisions juridiques dans un contexte nouveau : Qui choisit ou décide ? Qu’est-ce qui est immuable et absolu, et qu’est-ce qui est sujet au changement ou lié à un contexte spécifique ? Dans le paysage juridique islamique, que signifie ijtihâd ou fatwâ ?

Certains musulmans, agissant – ou plutôt réagissant – sous l’effet de la crainte de la « culture permissive occidentale » plus qu’à la lumière d’une compréhension profonde de la science islamique, présentent le cadre juridique islamique comme s’il était en lui-même fixé une fois pour toutes, ou comme si tout ce qu’il contient était entièrement immuable, parce qu’il « provient de Dieu » ou parce que nos oulémas précédents ont déjà formulé tout ce qui doit être su et être suivi. Cette attitude révèle un profond manque de connaissance et, surtout, tend à définir ce qu’est l’islam non pas en et par lui-même, à la lumière de ses principes propres, mais par opposition avec ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire « la civilisation occidentale ». Si cette dernière accepte les changements, l’évolution, la liberté et les progrès, alors, logiquement, raisonnablement et par opposition, l’islam ne le fait pas. En outre, dans leur esprit, plus quelqu’un – ou un groupe, une société – refuse les changements, plus il est authentiquement « islamique ». On peut aisément envisager jusqu’où un tel état d’esprit peut conduire la communauté musulmane ; mais ce type de réflexion – même s’il peut paraître compréhensible à une époque de faiblesse sociale et politique, de crise et de pression importante – ne trouve aucune justification dans les références islamiques fondamentales.

Par ailleurs, il se trouve des musulmans qui, parce qu’ils ont entendu parler de « quelque chose » appelé ijtihâd – qu’ils définissent à la hâte comme « la liberté de stipuler des décisions rationnelles lorsque les sources ne donnent pas de réponses claires et adéquates » –, et au lieu de considérer le cadre fondamental et la méthodologie du droit et de la jurisprudence islamiques, déclarent que le moyen de l’ijtihâd permet aux musulmans de vivre en accord avec leur époque, mais l’appliquent sans se référer à aucune règle, aucune connaissance ni science, d’une manière chaotique, souvent profondément influencés par leur désir de plaire à leurs compatriotes « modernes » et « progressistes » ou de prouver qu’ils ne sont pas des « fanatiques » ni simplement des « fondamentalistes ». Le concept de l’ijtihâd et son application pratique tendent alors à tout justifier. Le phénomène est exactement l’inverse de celui qui a été décrit plus haut : parce que la civilisation occidentale se trouve aujourd’hui dans une position de force, nous devons la prendre pour modèle et suivre son évolution, pour le meilleur et pour le pire. Peu importe si l’essence de l’enseignement islamique est trahie, il faut être, par tous les moyens possibles, ouvert, progressiste et « moderne » !

Ce sont là les deux faces opposées de la même erreur fondamentale, celle qui consiste à considérer la religion et la civilisation islamiques de l’extérieur, à travers le prisme d’une autre civilisation, soit pour rejeter celle-ci, soit pour la suivre contre vents et marées. En réalité, les deux postures sont aussi fausses l’une que l’autre et peuvent s’expliquer par la situation que vit actuellement la communauté musulmane à travers le monde et en particulier, bien sûr, dans les sociétés occidentales. À quelques exceptions près, une grande majorité de musulmans vivent dans les privations, le dénuement et la pauvreté. La civilisation islamique traverse, en outre, une crise profonde due à la situation fragile des pays musulmans mais aussi à l’oubli et à la négligence, par beaucoup de musulmans, de leur identité et de leurs valeurs propres.

Pour éviter ces deux attitudes de réaction et de soumission, il est nécessaire de revenir aux sources et d’étudier les prescriptions générales afin d’identifier le paramètre au moyen duquel il nous faut mesurer la justesse de nos positions, de nos interprétations ou de nos solutions. Cette recherche attentive devrait nous permettre de penser différemment notre situation afin de formuler des règles originales qui, même si elles paraissent – et sont effectivement – nouvelles, demeurent fidèles à l’enseignement du Coran et de la Sunna. Nous verrons bientôt que la marge de manœuvre est importante et que la portée du droit et de la jurisprudence islamiques est à la fois précise et large et que, quoique se fondant sur la source révélée, elle nécessite un engagement permanent de la raison humaine.