Hassan Nasrallah, le Hezbollah et Al-Qaida

Par Alain Gresh

Dimanche 10 juin 2007, , 1036 visites

Nous le savons, l’ignorance concernant l’islam est immense, notamment chez les responsables politiques. Silvestre Reyes, un membre démocrate de la chambre des représentants américaine du Texas, et élu président démocrate du comité sur le renseignement de la chambre des représentants américaines, comité en charge de suivre « la guerre contre le terrorisme », ne sait pas si Al-Qaida est sunnite ou chiite. Nicolas Sarkozy, alors qu’il était aussi responsable de la lutte contre le terrorisme était incapable de répondre à la question de savoir si Al-Qaida était sunnite ou chiite. Les combats récents au Liban entre Fatah Al-Islam, qui se réclame d’Al-Qaida et l’armée posent la question des relations entre les différentes organisations islamistes. Lors de ma visite au Liban en avril, j’avais interviewé Hassan Nasrallah sur les relations entre le Hezbollah et Al-Qaida et je donne ci-dessous la transcription de ses réponses.

Q. : Quelle est votre opinion au sujet d’Al-Qaïda ?

R. : « Il y a tout d’abord une différence idéologique et politique fondamentale entre nous et Al-Qaida. Et une divergence politique importante sur un grand nombre de considérations. Ça c’est le premier point. Nous sommes différents dans notre ligne de conduite et dans notre démarche. Et cela est notoire. Je prends un exemple… L’organisation d’Al Qaida considère que la participation à des élections parlementaires dans un système non islamique, représente un apostat et une trahison l’islam. Nos ne pensons pas la même chose. Le Hezbollah participe aux élections législatives au Liban tout comme d’autres mouvements islamiques sunnites au Liban. Al-Qaida considère que les élections en Palestine sont contraire à l’islam, mais le mouvement Hamas participe aux élections législatives. De même en Irak. Al-Qaida considère que la participation aux élections est Haram (interdit) et est contraire à l’Islam.

Hassan Nasrallah

Mais le taux de participation des chiites et des sunnites lors de ses élections a été très important. Beaucoup de mouvements islamiques sunnites et chiites ont participé aux élections. Et nous, nous ne considérons pas que leur participation à ces élections est contraire à l’islam. Ce sont donc là des différences fondamentales. »

«  Notre conduite dans un pays, ou notre relation avec un gouvernement, ou avec tout système politique, n’est pas (obligatoirement) de nature islamique à 100%. Al-Qaida considère de façon péremptoire que le reste des musulmans ont des agissements contraires à l’islam et qu’ils se sont exclus de l’islam et qu’ils méritent purement et simplement d’être égorgés, pour n’importe quel prétexte politique. Nous, nous nous opposons à cette méthode, d’un point de vue idéologique, d’un point de vue théologique, d’un point de vue juridique, et c’est contraire à nos principes. Et nous respectons les efforts entrepris par des mouvements islamiques dans n’importe quel pays arabe et musulman. Si un mouvement islamique décide de participer à des élections législatives dans un pays arabe ou musulman comme les Frères musulmans en Jordanie, ou comme les Frères musulmans en Egypte, cela les concerne. Et nous, nous respectons leur choix. Par ailleurs, nous ne sommes pas là à donner le ton ou la mesure, où pour juger les gens. Nous ne gardons pas les portes du paradis et de l’enfer et nous ne disons pas "qui doit aller au paradis et qui doit aller en enfer". Nous n’agissons pas de la sorte. C’est un exemple parmi d’autres exemples d’importance. »

Ismael Haniyeh (1er ministre palestinien) et Michel Sabbah (patriarche de Jérusalem)

« Par conséquent, nous divergeons sur la manière. Si je prends l’exemple de l’Afghanistan. L’organisation d’Al Qaida a pris part aux combats entre les différents mouvements afghans. Cela n’est pas bien, alors qu’ils étaient venu pour les aider à se libérer de l’occupation soviétique. Ils n’auraient pas dû prendre part au conflit entre les Afghans. En Irak, Al-Qaida ne concentre pas ses efforts pour combattre les forces d’occupation américaines. Au contraire, elle combat aux cotés des occupants. Elle combat un grand nombre de gens qui n’ont pas les mêmes opinions politiques qu’elle. »

« Il y a aussi une différence théologique et idéologique. Nous nous faisons un travail en faveur des chiites, des sunnites, et des citoyens de manière générale, et le résultat des bienfaits de nos actions est là. Nous, nous rejetons les actes (de terrorisme) qui ont cours, nous les considérons comme des crimes, et ceux qui commettent ces actes sont des criminels et non pas des martyrs. Ça c’est un autre exemple. Donc, il y a des différences fondamentales pour ce qui de nos actions, et puis il y a aussi une différence sur les conduites djihadistes. »

« Je voulais vous donner ces exemples. Bien entendu il n y a jamais eu de relation (ou contact) entre Hezbollah et Al-Qaida. Nous étions déjà opposé à eux du temps où ils étaient avec les Américains du temps de l’Afghanistan et du Pakistan. Je considère que je n’ai pas à collaborer avec la CIA pour aider à libérer l’Afghanistan. J’estime qu’il n’y a pas de différence entre la CIA et le KGB, tout cela c’est la même chose. Et lorsqu’ils ont rompu avec les Américains, ils se sont engouffrés dans des conflits et des actes (de terrorisme) en Afghanistan au lieu de chercher à concilier, à donner de l’espoir et à dialoguer. Par conséquent, nous sommes très différents. Je redis qu’il n y a jamais eu de contact entre nos deux organisations ni de collaboration. A l’époque du 11-Septembre, Israël à tenté de faire croire que le Hezbollah avait des liens avec Al-Qaida, mais il n y avait aucun élément pour l’attester et il n’y en a pas aujourd’hui. D’autre part, nous ne sommes pas dans une situation de conflit ou de guerre avec Al-Qaida. En règle générale, nous ne voulons pas être en guerre avec qui que ce soit. Nous nous combattons uniquement ceux qui occupent notre terre, et aujourd’hui ce sont les Israéliens. Donc, oui nous sommes opposé (à Al-Qaida) et sur beaucoup de questions. »

Voir en ligne : Nouvelles d’Orient, le blog d’Alain Gresh